27/07/2007

Bonheur de papillon

- Joli papillon, viens vers moi. Viens. 

Amandine tente d'attraper l'insecte multicolore et le poursuit à travers les champs. Elle danse, danse suivant le rythme du papillon qui a si soif d'air et d'aventure.

- Si tu m'attrapes, je meurs. Le sais-tu ?

La fillette s'arrête brusquement tandis que le papillon se pose, léger, sur une fleur.

- Tu meurs ? Pourquoi devrais-tu mourir ? Je te caresserais doucement, tout doucement pour ne pas te blesser.

- Même la plus douce des caresses est mortelle pour moi.

Amandine contemple, sans le toucher, l'animal si fragile. En son cœur, elle le plaint de ne pas pouvoir recevoir de câlins, ne serait-ce qu'un seul sans le payer de sa vie. Elle ne pourrait pas vivre sans se faire câliner.

- Si j'étais un papillon, je serais bien malheureuse et j'irais vers le bon dieu pour lui dire que c’est injuste, qu’il devrait changer les choses.

- Pourquoi faire ? Dieu m’a fait le don de la vie et je lui en suis reconnaissant, même si mon passage sur terre est éphémère. D’ailleurs, je n'ai pas le temps de me révolter, puisque demain je serai mort. Autant profiter du peu de temps que j'ai à vivre.

- Es-tu donc si vieux ?

- Oui, non. Je suis né ce matin à l'aube.

- Alors tu es encore bien jeune. Moi, je suis née il y a bien plus longtemps et mon âge se compte en années déjà, s'exclame la petite, très fière de ses six ans.

- Pour moi, une heure, c'est comme trois ou quatre de tes années.

Amandine a bien envie de pleurer sur le triste sort du si beau papillon. Elle essaye de se retenir, mais une larme roule malgré tout sur son visage. Dire que parfois, Amandine passe des heures à ne rien faire ou à s'ennuyer. Elle a honte de s'être si souvent plainte.

- Ne pleure pas petite...

- Je ne pleure pas, répond la fillette en essuyant furtivement une nouvelle larme indécente.

- Tu sais, pour moi le temps ne passe pas aussi vite que pour toi. Et puis si ma vie est éphémère, je n'en profite pas moins de tous les instants qui me sont offerts. Je n'ai pas le temps d'être triste, je n'ai pas le temps de songer à moi et de m’appesantir sur mon triste sort. Je vole de droite à gauche, je butine ici ou là, j’emplis mon regard de la beauté du monde et des fleurs. Je me laisse porter par le vent où il veut et comme il veut, sans réfléchir. Et seule sa caresse me remplit d'aise. Qu'importe où je vais pourvu que mon être s'emplisse de beauté et de joie pour l'éternité !

- Je ne comprends pas. Si moi, on me disait que j'allais mourir demain, je serais désespérée de partir et de laisser tous ceux que j'aime derrière moi. J'aime rire, j'aime chanter, j'aime vivre. Je ne voudrais pas...

La petite se met à sangloter.

- Peut-être que tu serais d'abord désespérée... Et puis qui sait si tu ne te mettrais pas, comme moi, à faire provision pour l'éternité de tout ce qui t'est bon dans cette vie.

La fillette écoute, attentive, tandis que ses larmes coulent plus tranquillement maintenant.

- De toute façon ce n'est pas tout à fait pareil. De tous temps, les papillons n'ont jamais vécu très longtemps. La nature nous a donné la splendeur contre la durée. Nous avons le pouvoir d'enchanter les cœurs, de faire naître des sourires aux lèvres arides. Rien de tel que cette joie qui surprend enfants et adultes lorsqu'ils nous aperçoivent. Il suffit de me poser sur le chapeau d’une dame pour que tout le monde retienne son souffle émerveillé de mon audace et de mes couleurs.

Amandine se met presque à regretter de ne pas être un papillon. Elle n'a pas tant de beauté à offrir, elle, mais elle n'ose pas le dire au papillon. Elle qui le plaignait peu avant, la voilà qui se met à l'envier ! Cela n'a vraiment pas de sens...

- Tu te trompes, ce que tu penses est plein de sens.

- Parce que tu sais aussi lire dans les pensées ! rétorque Amandine qui se sent devenir minuscule, aussi petite qu'un grain de poussière... ou un microbe !

- Chaque être, chaque chose a un sens quelle que soit la durée de leur vie ou de leur existence, si inerte soient-elles. Nous avons tous notre raison d'être. Toi aussi, tu as ta place ici, même lorsque tu te sens inutile ou lorsque tu as l'impression d'avoir perdu ton temps. Tu ne réalises pas le pouvoir que tu as sur tout ce que tu approches. Une parole qui te paraît anodine va peut-être changer la vie de quelqu’un sans que tu le saches. Un mouvement ou même un regard peuvent modifier le cours de l'histoire. Et puis, le sais-tu ? Tu as autant de beauté à offrir qu'un papillon. Seulement, elle est différente.

- Vraiment ?

- Oui, c'est sûr.

Amandine aimerait serrer contre elle l'insecte si merveilleux. Elle esquisse un mouvement dans sa direction, caressant l'air qui entoure le papillon.

- Adieu, petite.

- Adieu, gentil papillon.

L’insecte s’élève, gracieux, dans les airs, tourne un instant autour de la fillette qui le contemple en souriant, puis il la quitte et s’envole vers sa destinée de papillon. Amandine, quant à elle, retourne chez elle, le cœur gai, le visage radieux.

 

papillons

 

  Sylvie Guggenheim

00:41 Écrit par Rose dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : histoire, papillon, vie |  Facebook |

Commentaires

Bonjour "Même pour le simple envol d'un papillon tout le ciel est nécessaire." de Paul Claudel
@ très bientôt

Écrit par : Papillon6168 | 27/07/2007

Le texte idéal pour ramener les choses bonnes ou mauvaises à leur juste valeur!

Écrit par : Kristin | 27/07/2007

Très joli texte, qui donne à réfléchir..
Bisous Rose

Écrit par : Dany | 27/07/2007

J'aime beaucoup cette histoire qui dit bien des choses...

Écrit par : Nadette | 27/07/2007

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